Dans le livre “Le siècle des totalitarismes”, Tzvetan TODOROV rappelle les apports de Vassili Grossman.
La liberté est la première valeur humaniste, la bonté est la seconde. En effet, l’homme seul n’est pas l’homme entier, “l’individualisme n’est pas l”humanité”, les hommes deviennent le but de leur action, et non seulement sa source. or le sommet de la relation à autrui, c’est l’apparition de la simple bonté, le geste qui fait que, par nos soins, une personne devienne heureuse.
Grossman développe son éloge de la bonté en l’opposant aux doctrines du bien. Celles-ci ont toutes un défaut insurmontable: c’est qu’elles mettent au sommet des valeurs une abstraction, non les individus humains. Or les humains ne font pas le mal pour le mal, ils croient toujours poursuivre le bien; simplement il se trouve qu’en cours de route ils sont amenés à faire souffrir les autres.
La poursuite du bien, dans la mesure même où elle oublie les individus qui devraient en être les bénéficiaires, se confond avec la pratique du mal.
Dans le prophète de Khalil GIBRAN, nous en avons une version plus poétique:
Chacune de vos heures sont des ailes qui brassent l’espace d’un soi à un autre.
Qui porte sa moralité comme son meilleur costume ferait mieux d’aller nu. Le soleil et le vent ne perceront aucun trou dans sa peau.
Et celui qui définit sa conduite par la science éthique emprisonne son oiseau chanteur dans une cage.
Le plus libre oiseau chanteur ne sort pas d’entre des barreaux ni des fils de fer. Et celui pour qui le culte est une fenêtre , à ouvrir mais aussi à fermer, n’a pas encore visité la demeure de son âme dont les fenêtres s’étendent d’un aube à l’autre.
On notera l’usage des mots bien et mal. Ces mots portent en eux des significations très relatives. Pour l’efficacité de la lecture, remplaçons Bien et Mal, par ce qui marche et ce qui ne marche pas, ce qui fait souffrir et ce qui rend enlève la souffrance.
L’homme déteste l’incertitude. A tout événement il est à la recherche d’explication. Que la radio annonce une baisse des marchés, suivra immédiatement une explication sur l’insuffisance des efforts des mesures d’austérité (sans imaginer que c’est peut-être l’inverse: les marchés parient sur des baisses via des CDS, attendant que les événements de crédit (ex: un défaut de paiement déclaré) déclenchent le paiement par les acheteurs de couverture).
Tout doit avoir une explication et s’inscrire dans des règles, lois, valeurs, procédures, doctrines, etc. Or chaque jour, des événements viennent démontrer la limite de ces règles ou leur contournement, et nous continuons de nous réfugier vers plus de règles pour faire rentrer coûte que coûte la VIE dans ces règles qui défendent des valeurs, des vérités absolues.
Tzvetan TODOROV poursuit sur Vassili Grossman.
On ne peut pas se débarrasser des méchants en les jugeant entièrement différents de nous ni en attribuant leur conduite à leur origine ou à leur folie. …
Quant aux individus, inutile d’opposer les bons et les méchants. “Tous étaient faibles, les justes comme les pêcheurs”. la différence est plutôt dans l’image que chacun se fait de son action, dans sa bonne ou mauvaise conscience, selon qu’il se souvient de préférence de ses exploits ou de ses trahisons. Rien n’est jamais acquis une fois pour toute.